20
Gwen haletait, elle était en sueur et couverte d’ecchymoses. Cette séance d’entraînement l’avait épuisée. Elle se laissa tomber sur le lit de Sabin.
En ce moment, Sabin partageait son temps entre ce qu’il appelait ses tâches urgentes – elle ne savait pas exactement lesquelles – et les séances d’entraînement qu’il lui réservait. Elle venait de passer quelques heures à mordre la poussière. Il se montrait sans pitié. Il ne lui laissait aucun répit. Elle commençait à trouver qu’il y allait un peu fort.
— Tu as fait des progrès, n’est-ce pas ? demanda-t-il, comme s’il avait deviné ses pensées.
— Oui.
— À présent, tu es capable d’encaisser les coups.
— Et capable d’en donner, ajouta-t-elle fièrement.
Elle faisait allusion au moment où elle l’avait envoyé dans les arbres. Il avait mis quelques minutes à reprendre son souffle.
Elle savait aussi esquiver quand c’était nécessaire, attendre le moment propice pour attaquer.
— Il faut maintenant que tu apprennes à réveiller plus vite ta harpie. Quand elle est là, tu es cent fois meilleure.
Il vint s’asseoir près d’elle sur le lit, la prit par la nuque et l’attira à lui.
— Bois, dit-il.
Comme chaque fois qu’elle plantait ses dents dans l’artère de son cou, elle songea à ce qui s’était passé entre eux dans la forêt et rougit. Puis elle ferma les yeux et but.
Pendant qu’elle s’abreuvait, il la fit grimper sur ses genoux, face à lui. Elle écarta aussitôt les jambes pour se coller à lui et sentit son sexe en érection frotter contre sa cuisse. Elle poussa un gémissement d’extase et de bonheur. Mais quand elle voulut le lécher et le mordiller, il la repoussa sans ménagement et se leva.
— Nous n’avons pas terminé, dit-il. Je t’attends dehors pour le deuxième round.
Puis il disparut.
— Tu commences à me chauffer les oreilles ! lui cria-t-elle.
Mais elle n’obtint pas de réponse.
Elle faillit hurler de rage. C’était la troisième fois qu’il l’humiliait de la sorte. Il l’emmenait dans la chambre pour qu’elle se repose, il lui laissait boire son sang, il l’excitait… Et puis il la laissait en plan, sans prévenir, pour vaquer à ses occupations, ou bien il lui ordonnait de le rejoindre pour reprendre l’entraînement. Depuis l’épisode de la forêt, depuis la discussion qui avait suivi, ils n’avaient plus fait l’amour. Elle se demandait pourquoi.
Ils s’étaient pourtant avoué leurs sentiments. Elle avait maintenant pleinement conscience de le désirer plus que tout, et elle était décidée à profiter de lui aussi longtemps qu’elle le pourrait. Tant pis si ça ne durait pas. Au moins, elle n’aurait pas de regrets.
L’idée quelle perdait son temps à divaguer au sujet de leur future séparation la fit sourire et elle en oublia sa colère. Elle enchaîna avec des visions de leur bonheur à venir et se recroquevilla sur un oreiller. Sabin était le genre d’homme qui convenait parfaitement à une harpie. Il était puissant, sauvage, capable de se montrer cruel. Il n’avait peur de rien. Il ne reculait devant rien pour obtenir la victoire, il était sans pitié. Mais avec elle, il se montrait tendre et attentionné.
Tout de même… Elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’il ferait s’il avait à choisir entre elle et sa cause.
Elle soupira et se leva pour quitter la chambre. Dehors, le soleil était haut et chaud. Elle se mit à la recherche de Sabin. Quand elle l’aperçut enfin, un sentiment de fierté l’envahit. « Il est à moi. » Il était penché, en train d’aiguiser deux épées.
La lumière dorée du soleil jouait sur son torse nu, rehaussant son bronzage. La sueur qui recouvrait sa peau accentuait les volumes de ses muscles. Elle en eut l’eau à la bouche. La morsure de son cou, celle qui était destinée à le marquer et qui datait de leurs ébats dans la forêt, cicatrisait déjà. Elle regretta qu’il ne puisse pas la garder toujours.
« J’ai bu son sang. Sa force. Tout en faisant l’amour avec lui. »
Elle aurait voulu recommencer, mais il avait repris ses distances. La nuit, elle l’attendait en vain, allongée sur son grand lit. Il arrivait au petit matin et elle se torturait à se demander d’où il venait, ce qu’il avait bien pu faire. Il s’allongeait près d’elle et la serrait contre lui, mais comme un frère plutôt que comme un amant. Elle sentait sa chaleur, elle avait sur elle son souffle chaud, elle le désirait à en avoir mal. Puis elle finissait par s’endormir.
Ce soir, s’il s’obstinait à lui résister, elle prendrait l’initiative. Pour de bon. Il avait survécu une fois à la rencontre avec sa harpie. Elle ne craignait plus de la laisser se manifester.
— Merde !
Ashlyn, la femelle du gardien de Passion, ne jurait jamais. Ce mot était vraiment choquant dans sa bouche.
— Ça ne va pas recommencer !
Ashlyn et Danika assistaient comme d’habitude à l’entraînement, pour l’encourager et pour se réjouir chaque fois qu’elle envoyait Sabin à terre. Elle les connaissait à peine, mais elle les aimait déjà. Elles étaient tolérantes, honnêtes, gentilles, spirituelles, et elles avaient réussi à se lier avec un Seigneur de l’Ombre, ce qui représentait un exploit pour des mortelles. Gwen brûlait de leur demander comment elles s’y étaient prises pour apprivoiser ces bêtes sauvages, mais elle n’en avait pas encore eu l’occasion ni le temps.
En ce moment, elles jouaient avec Taliyah, Bianka et Kaia – qui surveillaient de près l’entraînement de leur jeune sœur harpie. Ashlyn et Danika avaient accueilli les nouvelles venues à bras ouverts, en déclarant que cet apport de progestérone venait à point contrebalancer l’excès de testostérone de ce château.
— C’est à mon tour de lancer, dit Bianka en ricanant. Si je fais mieux que toi, tu y laisses un doigt.
Maddox était à l’intérieur, sans quoi il se serait jeté sur Bianka. Il ne laissait personne menacer sa femelle. Pas même pour plaisanter.
Kane observait la scène de loin, avec un petit sourire indulgent et des yeux brillants. Il n’était pas caché sous un arbre, ni dans l’ombre, comme d’habitude. Une branche de chêne se détacha et, effectuant un trajet tout à fait improbable, elle vint le frapper en plein visage.
Il était resté au château pour étudier les listes de Cronos – sans doute était-ce aussi à cela que Sabin occupait ses nuits. Un groupe était parti à Chicago pour chercher le camp d’entraînement des demi-mortels. Gwen regrettait un peu de ne pas avoir fait partie du commando.
— Et la concentration ? rugit Sabin, tout en fonçant tête baissée vers son ventre. Je t’ai déjà dit qu’il ne fallait jamais se laisser distraire pendant un combat.
Il l’avait envoyée à terre et se jeta sur elle, les yeux brillants, en appuyant ses poignards dans le creux au-dessus de ses clavicules.
— Combien de fois devrais-je te le répéter ? poursuivit-il.
Elle prit le temps de reprendre son souffle avant de répondre.
— Mais nous n’avions pas encore commencé, protesta-t-elle.
— Tu n’y comprends décidément rien. Tu crois vraiment que tu seras prête un jour ?
C’était la voix de Crainte, mais il chuchotait et elle l’entendait à peine. Sabin avait raison, le démon se faisait tout petit devant elle. Un sentiment de fierté et de puissance l’envahit.
— Je suis désolé de lâcher mon démon contre toi, mais il est indispensable que tu t’habitues à lui, déclara Sabin. À part ça, tu crois vraiment qu’un chasseur te demanderait la permission, avant d’attaquer ?
Il marquait un point. Mais elle aussi avait de quoi en marquer un.
— Premièrement, ton démon se comporte avec moi comme un chaton effrayé. Et deuxièmement…
Il ne lui avait pas bloqué les bras. Erreur… Elle ferma les poings et les lui planta dans les tempes, le prenant en étau. Il poussa un grognement de douleur et de surprise, tout en se jetant en arrière, la tête dans les mains. Elle ne perdit pas de temps. Il reçut un coup de pied dans la poitrine, si violent que ses côtes craquèrent.
— Encore, ricana méchamment la harpie.
Pour la première fois, Gwen ne fut pas terrifiée par sa voix, et elle en resta saisie. Elle commençait à accepter la face sombre de son être…
— Vas-y, Gwennie ! cria Kaia.
— Profite de ce qu’il est à terre pour l’achever, renchérit Bianka.
Sabin serrait toujours ses poignards et battait des paupières pour ajuster sa vision. Elle se leva, en déployant ses ailes. Heureusement, elles étaient petites et ne déchirèrent pas son beau T-shirt. Puis elle se jeta sur lui, si vite que personne ne la vit bouger.
Il n’eut pas le temps de réagir.
Elle lui avait pris ses poignards et appuyait maintenant les lames sur ses épaules.
Quelques secondes s’écoulèrent dans le silence.
— Je déclare forfait, dit-il. Tu as gagné.
Il aurait dû se sentir humilié d’être battu par une femme, mais il y avait plutôt de la fierté dans sa voix.
Une bouffée de joie envahit Gwen. Elle avait réussi. Elle l’avait fait. Jamais elle n’aurait cru être capable de vaincre Sabin, Seigneur de l’Ombre, l’un des guerriers les plus puissants de la terre, un guerrier dont le nom faisait trembler les dieux.
— La prochaine fois, il faudra que tu libères totalement ta harpie, ajouta Sabin.
Elle acquiesça, vaguement réticente. Laisser sa harpie prendre les commandes pour faire l’amour, c’était une chose. Mais dans un combat…
— Les chasseurs n’ont qu’à bien se tenir, commenta Kaia. Ma chérie, je suis fière de toi. Je n’ai jamais vu une harpie se déplacer aussi rapidement.
— Maman aussi serait fière, ajouta Taliyah en venant vers elle pour lui administrer une tape amicale dans le dos. Si nous savions où elle se trouve en ce moment, nous irions la chercher. Je suis sûre qu’elle reviendrait sur ce qu’elle a dit.
Gwen en aurait dansé de plaisir. Elle avait toujours été le mouton noir de la famille, le maillon faible. Et il avait suffi d’une victoire pour qu’elle ne se sente plus rejetée, pour qu’elle n’ait plus l’impression d’être une ratée.
Sabin lui ôta les poignards qu’elle tenait toujours à la main. Il ne disait plus rien. Elle se demanda à quoi il pensait.
— Bon travail, déclara Ashlyn en caressant son ventre rebondi. Je suis vraiment impressionnée.
— Et moi donc ! dit Danika en souriant.
Elle battit des mains.
— Sabin, tu devrais avoir honte. Elle t’a maîtrisé avec une facilité déconcertante.
— Et ce n’est qu’une faible femme, ricana Kaia.
Puis elle redevint sérieuse.
— Bon… Maintenant que l’entraînement de Gwen est terminé, j’ai une question à poser. Quand passons-nous à l’action ?
Elle planta ses poings sur ses hanches.
— Parce qu’on commence à s’ennuyer. Il nous faudrait du sérieux.
— Oui, renchérit Bianka. Les chasseurs ont retenu notre petite sœur pendant un an, et il est temps qu’ils payent.
— C’est pour bientôt, répondit Sabin. Je vous le jure.
Sa déclaration effraya un peu Gwen, mais n’entama pas sa détermination à combattre.
— Mais avant de tout vous expliquer, je voudrais rester seul avec l’héroïne du jour.
Il l’entraîna dans un coin isolé où il avait préparé une glacière, et lui fit signe de s’asseoir à l’ombre.
— Tu as besoin de sang ? demanda-t-il.
— Non.
Il lui proposait de boire son sang, mais il restait froid et distant. Apparemment, il n’avait toujours pas l’intention de faire l’amour. Elle en fut déçue.
— Je me sens parfaitement bien et je n’ai pas besoin de fortifiant, assura-t-elle.
Et pour le lui prouver, elle resta debout, comme lui.
— Parfait. C’est bien que tu t’habitues à récupérer seule, sans apport de sang.
— Récupérer de quoi ? Je n’ai rien.
— Vraiment ?
Elle suivit son regard et découvrit avec étonnement qu’elle était blessée au bras.
— Ah ! s’exclama-t-elle.
Elle ne sentait pas la douleur. Elle s’était donc endurcie…
— Quand ce sera cicatrisé, préviens-moi, dit-il.
Il ne songeait décidément qu’à son fichu entraînement, mais elle n’en fut pas fâchée. Tout était prétexte à lui enseigner quelque chose d’utile pour la préparer à affronter les chasseurs. Ce traitement lui était réservé, et prouvait qu’il se souciait d’elle.
À présent qu’elle y réfléchissait, il réagissait violemment chaque fois qu’elle était menacée. Kaia et Bianka avaient insulté et attaqué ses compagnons à plusieurs reprises, mais ça l’avait fait rire. Il en avait même parfois rajouté, sur le mode de la plaisanterie. Mais quand ses sœurs la taquinaient, il le prenait mal et n’hésitait pas à les remettre à leur place. Voire même à leur foncer dessus. Il ne faisait pas de différence entre les hommes et les femmes, et de cela aussi, elle lui était reconnaissante.
— Assieds-toi, insista-t-il. J’ai à te parler.
— Très bien, dit-elle en s’asseyant.
Il lui tendit une bouteille d’eau glacée.
— Si tu veux gagner cette bouteille, tu dois me dire ce qui arrive à une harpie quand elle rencontre l’homme qui lui est destiné, celui que vous appelez « le prince consort ». Et ce qu’elle attend de lui.
Pourquoi posait-il ces questions ? Avait-il l’intention de postuler pour… ? Elle le regarda fixement tandis qu’il s’asseyait à même le sol, à quelques mètres d’elle, en s’étirant.
— Eh bien ? insista-t-il. Tu n’as pas soif ?
— Une harpie ne quitte jamais son prince consort, répondit-elle d’une voix rauque. Toutes les harpies ne rencontrent pas le leur. Une harpie reconnaît son prince consort au sentiment d’absolu que lui procure sa présence, à la manière dont il l’obsède. Son odeur et ses caresses deviennent pour elle comme une drogue, sa voix agit sur elle comme un calmant.
Elle prit un air rêveur.
— Et ce qui est attendu de lui, je l’ignore. Je n’ai jamais rencontré une harpie avec son prince.
Il haussa un sourcil.
— Tu n’as pas encore rencontré le tien, si je comprends bien ? Et ne me parle pas de ta poule mouillée de Tyson…
— Bien sûr que non.
La harpie avait subi Tyson avec une sorte d’indifférence résignée. Gwen n’avait jamais pensé qu’il pouvait être son prince consort…
Elle agita les doigts en direction de la bouteille.
— Je crois que je l’ai gagnée.
Il la lui lança aussitôt et elle la vida en quelques gorgées.
— Est-ce que les harpies doivent obéir à leur prince ?
Elle éclata de rire.
— Tu crois vraiment qu’une harpie est censée obéir à qui que ce soit ?
Il haussa les épaules et elle crut voir passer une lueur de déception dans son regard sombre.
— Pourquoi cet interrogatoire ? demanda-t-elle.
— Parce que tes sœurs semblent penser que…
Il fit la grimace.
— Oh, peu importe, laisse tomber, murmura-t-il.
— Pardon ?
Il posa sur elle un regard perçant.
— Tu es sûre que tu veux savoir ?
— Oui.
— Elles pensent que je suis ton prince consort.
Elle ouvrit si grand la bouche que son menton toucha son sternum.
— Pardon ? répéta-t-elle.
Cette révélation extraordinaire la mettait presque en état de choc.
— Mais qu’est-ce qui peut bien leur faire croire ça ? murmura-t-elle enfin.
Et pourquoi en avaient-elles parlé à Sabin plutôt qu’à elle ?
— Ma présence te calme, répondit-il sur le ton de la défensive. Tu me désires.
Il n’avait pas tort… Sa présence la calmait. Elle le désirait, en effet. Elle ne pensait qu’à lui, à son corps, à son sang. Elle avait toujours cru qu’une piètre harpie comme elle ne trouverait jamais son prince. Était-il possible qu’elle se soit trompée ?
Dès que Sabin s’éloignait d’elle, elle le cherchait. Quand il était près d’elle, elle ne songeait plus qu’à se réfugier dans ses bras. Elle avait partagé avec lui les secrets des harpies et n’en éprouvait aucun remords.
Quand Anya lui avait dit qu’elle appartenait à Sabin, elle ne l’avait pas crue. Mais maintenant qu’elle y réfléchissait…
Était-ce pour cela que Sabin avait tenté de prendre ses distances avec elle ? Il n’avait pas envie d’aller si loin ? De devenir son compagnon de toujours ? Elle eut brusquement le ventre noué d’angoisse.
— Je… Je ne suis pourtant pas amoureuse de toi, murmura-t-elle.
Elle mentait. Pour lui laisser le choix.
Une ombre noire passa dans les yeux de Sabin.
— Il n’est pas nécessaire que tu m’aimes, rétorqua-t-il.
Était-il amoureux d’elle ? Elle n’osait l’espérer. Et elle faisait bien, parce que tout son comportement témoignait du contraire. S’il l’avait aimée, ils auraient fait l’amour plus souvent.
— Vous en êtes où, de votre guerre contre les chasseurs ? demanda-t-elle.
Elle aurait dit n’importe quoi pour éviter de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres : « Pourquoi ne faisons-nous plus l’amour ? »
Il soupira.
— Tu cherches à changer de conversation… Comme tu voudras. N’étant pas parti à Chicago avec les autres, j’en ai profité pour étudier les listes de Cronos, celles qui répertorient les immortels possédés par les démons de la boîte de Pandore. J’ai cherché des renseignements sur eux dans les livres rassemblés par Lucien au cours des siècles.
Il était resté pour elle. Elle en était sûre et ne put s’empêcher d’en ressentir une bouffée de joie. Après tout, peut-être avait-il envie de devenir son prince consort.
— Et tes recherches ont été fructueuses ?
— J’ai reconnu certains noms. La plupart des prisonniers ont été arrêtés par moi et mes compagnons, sur ordre des dieux. Ils ne doivent pas nous porter dans leur cœur. Le mieux serait de les éliminer pour les empêcher de collaborer avec Galen. Mais lui aussi a aidé à les arrêter, puisqu’il était à l’époque l’un d’entre nous. Donc, je ne sais pas si ça vaut le coup de perdre notre temps à les pourchasser.
Il se tut et soupira.
— Écoute… J’ai évoqué cette histoire de prince consort parce que je voulais te parler d’une chose importante.
Elle se sentit déçue qu’il n’en dise pas plus sur ses recherches, mais impatiente aussi de savoir ce qu’il avait à lui annoncer.
— Je t’écoute, dit-elle.
Il se pencha vers la glacière et en sortit une autre bouteille d’eau avec des gestes gauches.
— Tu veux encore me payer ? ajouta-t-elle en riant. Mais je n’ai plus soif…
Il ouvrit la bouteille sans un mot et la but.
Elle attendit, dans un silence chargé de tension.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle enfin.
Il s’adossa de nouveau à son arbre, en évitant son regard.
— Quand le moment sera venu de se battre… Et ce moment viendra plus tôt qu’on ne le pense… Je veux que tu restes au château.
Elle éclata de rire.
— Très amusant, commenta-t-elle.
— Je ne plaisante pas. Avec tes sœurs à mes côtés, je n’ai pas besoin de toi.
Elle n’en crut pas ses oreilles. Ce guerrier qui plaçait sa cause au-dessus de tout était prêt à se contenter de trois harpies quand il pouvait en avoir quatre ?
— Je ne plaisanterais jamais sur un sujet pareil, ajouta-t-il.
Cela, elle le croyait aisément. Elle eut brusquement l’impression que tous les poignards de Sabin venaient se ficher dans son cœur.
— Mais tu disais avoir besoin de moi, protesta-t-elle. Tu t’es donné un mal fou pour que je me rallie à votre cause. J’ai accepté de m’entraîner. J’ai progressé.
Il se passa la main sur le visage. Il paraissait soudain très las.
— Tu as progressé, en effet, reconnut-il.
— Mais ?
— Bon sang ! s’exclama-t-il soudain en tapant du poing sur le sol. C’est moi qui ne suis pas prêt à t’envoyer au combat.
— Je ne comprends pas ce qui a pu te faire changer d’avis à ce point.
Mais elle aurait juré qu’il avait une bonne raison.
— Je… Il faut vraiment tout te dire… Ce qui se passe en ce moment à Chicago va probablement rendre les chasseurs fous de rage. Ils vont venir ici pour se venger. Si tu combats auprès de moi, je serai inefficace, incapable de me concentrer parce que trop inquiet pour toi. Et cette inquiétude mettra mes hommes en danger.
En dépit de son épuisement, Gwen se leva d’un bond. Ainsi, Sabin tenait à l’écarter des combats de peur qu’elle ne soit blessée. La femme en elle s’en réjouissait, mais pas la combattante qui s’épanouissait en elle, ni la harpie qu’elle aspirait à devenir. Elle ne voulait plus qu’on l’appelle Gwen la Timorée.
— Tu as intérêt à te blinder, rétorqua-t-elle. Parce que je reste. C’est mon droit.
Il se leva d’un bond, à son tour, les narines frémissantes, les poings serrés.
— Et moi, en tant que prince consort, je te dis que je ne te laisserai pas combattre.
— Je n’ai jamais dit que tu étais mon prince consort. Écoute-moi bien… Toute ma vie, j’ai attendu l’occasion de me prouver que je valais quelque chose. Tu ne me priveras pas de ça. Je ne te laisserai pas faire.
— Et nous non plus, lança la voix de Taliyah.
Elle apparut, entourée de Kaia et de Bianka. Toutes les trois rayonnaient de colère.
— Personne ne peut empêcher une harpie d’agir comme elle l’entend, reprit Taliyah. Personne.
— Tu viens de commettre une grave erreur, Crainte, renchérit Kaia. Dommage… Nous commencions à t’apprécier.
— Je vous avais dit qu’il fallait les espionner, dit Bianka entre ses dents. Tu es peut-être un démon, Crainte, mais tu es aussi un homme. Les hommes, on ne peut pas leur faire confiance. Il n’y a qu’à voir ce qui est arrivé à Gwen la dernière fois qu’elle s’est fiée à un homme.
Taliyah passa sa langue sur ses petites dents blanches et acérées.
— Gwen t’a donné ce que tu voulais, et maintenant que tu es rassasié, tu cherches à t’en débarrasser. C’est classique.
— Viens, Gwen, dit Kaia. Nous quittons ce château. Nous nous occuperons nous-mêmes des chasseurs.
— Non, protesta Sabin. Il n’en est pas question.
Gwen le contempla fixement, longuement, en silence, tout en le suppliant intérieurement d’expliquer à ses sœurs qu’elles se trompaient, qu’il n’était pas rassasié d’elle. Cherchait-il à la protéger, ou bien n’avait-il pas confiance en ses capacités de combattante ? Ou bien… L’idée la traversa qu’il projetait de séduire une femme chasseur, pour les besoins de sa cause…
Mais peut-être cette vilaine pensée lui était-elle inspirée par le démon de la Crainte.
— Sabin, dit-elle d’un ton plein d’espoir. Parlons de…
— Je ne veux pas que tu quittes ce château, déclara-t-il d’une voix morne. Quoi qu’il arrive.
— Tu veux me laisser ici, mais emmener mes sœurs, n’est-ce pas ?
— J’en prends deux. L’une d’elles restera ici avec toi.
— Tu peux toujours rêver, répondirent d’une seule voix les trois harpies.
Gwen redressa le menton et le fixa de nouveau d’un air de défi.
— Tu vois bien qu’elles refusent de t’aider si je ne viens pas. Vas-tu céder, à la fin ?
— Non.
Il n’avait pas hésité.
— Tu veux gagner ta guerre, oui ou non ? Avec nous, nous quatre, ce serait la victoire assurée.
Il y eut un long silence durant lequel elle eut l’impression d’avaler de force, cuillerée après cuillerée, une potion amère faite de déception, de regrets et de tristesse.
— Gwen, dit sèchement Taliyah. Viens.
Il n’y avait plus rien à ajouter. Gwen suivit ses sœurs sans un mot, la mort dans l’âme.